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22
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Brésil. Maintenir les pauvres «à leur place»

Publié par Alencontre le 10 - novembre - 2018

Par Elaine Tavares

La leçon est simple: en cas de crise du capitalisme, les profits des entreprises diminuent. C’est une perspective qui est inacceptable pour le patronat. Quelle est leur solution? Accroître le taux d’exploitation des travailleurs afin de maintenir les profits au même niveau, malgré la crise. Ainsi, quand on parle de crise, il est bon d’avoir à l’esprit qu’elle n’a d’effet, pour l’essentiel, que sur les plus pauvres. Les riches souffrent peu de la crise.

Etudier et organiser, ce sont les tâches des travailleurs

Ceux qui sont dans la «classe moyenne» sont brisés puisque leurs commerces n’arrivent pas à tenir face à la crise et font faillite. Ce n’est que les plus riches qui arrivent à maintenir leur niveau de vie. Il suffit d’étudier un peu l’histoire des peuples et on peut vérifier cela de façon indéniable. La fameuse crise de 1929 connue comme une grande dépression a duré de longues années et ne s’est terminée qu’après la seconde guerre mondiale. Qui en a souffert? Les pauvres. Au sein de l’élite, beaucoup se sont enrichis durant ces années-là et la guerre en elle-même a permis de relancer l’économie, confortant l’industrie des armes et une série d’autres industries qui ont apporté un appui au conflit.

Ainsi, pendant que les gens mourraient de faim ou directement à la guerre, un petit pourcentage d’entrepreneurs se remplissait les poches d’argent. Un autre moment de crise profonde a été, durant ce siècle, en 2008, avec l’explosion de la dette immobilière (subprime) aux Etats-Unis qui a débouché sur une chute générale des banques qui ont été sauvées avec de l’argent public. C’est clair. Et pour sauver les banques on a exproprié les pauvres. Ils ont perdu leurs maisons et leurs investissements. Sans pitié. Les banques se sont remises sur pied, les grands investisseurs ont continué à faire des bénéfices et pour eux tout est bien qui finit bien. Pour eux seulement. Les sans-toits des Etats-Unis n’ont pas pu récupérer leur maison et grossissent les rangs des désespérés.

Enfin, nous le répétons: la crise n’est jamais une crise pour les riches. Non, pour eux c’est toujours une opportunité de nouveaux marchés et de nouveaux investissements. Les pauvres peuvent attendre, cela a toujours été leur mot d’ordre. Qu’ils «restent à leur place, qui, pour les capitalistes, consiste à ce que, avec leur travail, ils assurent le luxe d’une minorité.

Maintenant le monde vit une nouvelle crise du capital. Elle s’exprime sous la forme de cycles parce que justement les capitalistes arrivent à maquiller les effets d’une crise pour un certain temps, générant ainsi de nouvelles crises, chaque fois plus profondes et graves. C’est une sorte de répit pour les travailleurs et les travailleuses afin qu’ils/elles se remettent un minimum et puissent être à nouveau sucés jusqu’à l’os. C’est un cercle vicieux, sans fin. La facture va toujours être payée par le travailleur et travailleuses.

Au Brésil, la majorité de la population a devant elle un long moment de souffrance. Depuis le second mandat de Dilma Rousseff (2014), les choses se préparent afin que le capital récupère ses bénéfices et soit en sécurité. En effet, nous traversons une nouvelle crise. C’est de là que viennent les fameuses (contre)réformes de Michel Temer [et ce celui qui lui succédera). Elles viennent pour légitimer légalement le pillage des masses laborieuses. Durant le gouvernement Temer, il y a eu déjà des (contre)réformes dans l’enseignement secondaire, préparant le terrain pour la marchandisation (privatisation) de l’enseignement supérieur et sur le terrain de la législation travail qui a retiré des droits des travailleurs les laissant dans une vulnérabilité totale face au processus d’expropriation à venir.

Maintenant, la prochaine étape est la (contre)réforme de la sécurité sociale, qui libérera encore plus le patronat et l’Etat, soumis au capital, des obligations envers les travailleurs et travailleuses. La logique continuera d’être la même que celle du XVIIe siècle: maintenir les travailleurs avec au minimum vital afin de les exploiter au mieux. Pour cela a été proposée «l’idée brillante» d’une retraite universelle – égale pour tous – par Armínio Fraga, brésilien naturalisé états-unien qui a déjà dirigé la banque centrale brésilienne [de 1999 à 2002, il fut aussi gérant du fonds d’investissement Quantum].

En principe, cette idée d’égalité peut paraître honnête. Cependant, on ne peut pas traiter de la même manière les personnes se trouvant dans une situation inégale. La proposition est de garantir 70% d’un salaire minimum à toutes les personnes qui auraient plus de 65 ans. «Très bien», affirment les imprudents croyant qu’il s’agit là de justice. Non, ce n’est pas de la justice!

La justice serait de garantir à chacun ses besoins. S’il en était ainsi, un travailleur, à la fin de sa carrière, devrait avoir la garantie d’avoir un logement digne, un accès à l’éducation, à la santé, à la sécurité, à une alimentation de qualité. Mais, nous savons que telle n’est pas la réalité. Du moins, pas dans le monde capitaliste dans lequel tous ces besoins doivent être achetés à prix d’or. Or, ce n’est pas le cas de Cuba par exemple, où le salaire est très bas, mais où, pour compenser, les personnes n’ont pas besoin de payer pour la santé, l’éducation, le logement, la sécurité et ont droit, encore, à un certain panier de denrées basiques. Mais, là-bas, c’est un autre système social. Il n’y a pas de comparaison possible.

Revenons dans le monde dans lequel nous vivons. Le nouveau gouvernement élu de Bolsonaro n’est pas parvenu au pouvoir sans propositions. Les propositions du candidat ont toujours été très claires. En prenant en exemple les Etats-Unis et Israël dans ses interventions, le candidat élu montrait clairement quelle serait la ligne de son gouvernement: tout pour les plus riches et les plus pauvres paieront l’addition. C’est pour cette raison que la (contre)réforme de la sécurité sociale aura un impact considérable et sera travestie sous le qualificatif «égalité».

La campagne a été rythmée par les fake news et rien ne devrait changer. Le canon à mensonges continuera à tirer sans discontinuité. Avant que l’on commence à se rendre compte de ce qui se passe, beaucoup de choses auront déjà été détruites. Le nouveau gouvernement n’est pas encore en poste mais les dés sont déjà jetés. La fusion des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement est une copie mal ficelée du rejet de l’écologie promu par Donald Trump, un des modèles du président élu. Les terres feront l’objet de spéculation jusqu’au dernier mètre carré augmentant ainsi la prolétarisation dans la campagne. Le retrait des universités du ministère de l’Education pour les placer sous la tutelle du ministère des Sciences et des Technologies est une mesure en défaveur des pauvres. L’enseignement supérieur ne sera plus du domaine l’éducation [ouverte à des secteurs moins privilégiés], mais relèvera du commerce et dans les deux sens: en devenant du commerce (business) et en produisant du commerce (business). On ne verra plus les pauvres à l’université puisque les possédants, les racistes et les intolérants ne l’ont jamais supporté. Les centres de production de l’innovation ou formateurs des élites seront uniquement destinés à ceux qui pourront en payer l’accès. En ce qui concerne la Sécurité [avec Sergio Moro], le modèle est celui appliqué par Israël et consiste en la reproduction d’un cadre raciste et eugéniste.

On est à un tel point que le gouverneur élu de Rio de Janeiro [Wilson Witzel], qui fait partie des racistes et des anti-pauvres, a suggéré, en public et sans vergogne, l’élimination de personnes en utilisant des snipers, soit des tireurs d’élite. En conséquence, il suffira d’être noir et se promener avec un parapluie pour se faire tirer dessus sans autre et avec l’approbation bienveillante de la communauté qui préfère un innocent mort que de prendre un risque quelconque. Il faut ajouter à cela la proposition de persécution politique et physique des rouges, des communistes ou des personnes pouvant y être associées. Cette dernière proposition a été suggérée par le président élu lui-même et nous avons devant nous un scénario qui va coûter cher à la nation bien qu’une bonne partie d’entre elle attende justement cela pour jouir de plaisirs devant leur télévision.

Il reviendra aux travailleurs et travailleuses de se réorganiser et de lutter comme cela leur a toujours incombé durant l’histoire humaine. Il n’y a pas de nouvelles recettes ou de nouvelles formules. Maintenant, le frisson de l’élection et de l’échec étant terminé, il faut un profond processus d’évaluation et d’analyse de la situation. Affronter ce qui se profile demandera de bonnes stratégies qui ne pourront s’élaborer qu’avec une pensée critique, des connaissances et une compréhension précise de ce qui a amené le pays dans ce moment dramatique. Faire des erreurs dans l’analyse mènera à faire des erreurs dans l’action. Pour cette raison, alors que le président élu arme les siens pour gouverner le Brésil, les travailleurs et travailleuses auront également besoin d’armer les siens pour l’affrontement qui viendra. Il est temps de penser et de se réorganiser. Les puissants veulent que les pauvres restent «à leur place», soit dans la servitude, sur le sol des usines, dans le caniveau. Mais, comme cela a toujours été le cas, les pauvres se sont levés et ont répondu. (Article publié le 6 novembre 2018 dans Correio da Cidadania; traduction Rédaction A l’Encontre)

Elaine Tavares est journaliste et collabore avec l’Institut d’études latino-américaines de Unversdiade Federal de Santa Catarina.

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