mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Gabriel Santos

Si l’on se penche sur les données brutes disponibles dans l’Atlas de la Violence 2018, on y voit qu’au cours des dernières dix années, entre 2006 et 2016 plus précisément, 553’000 personnes ont perdu la vie à cause de la violence. Ce sont des chiffres effrayants, qui ne peuvent être comparés qu’à des pays où sévissent des guerres civiles. En Syrie, par exemple, 511’000 ont perdu la vie au cours des sept années de la guerre civile qui ravage ce pays.

Seulement au cours de l’année passée (2017), le nombre de personnes qui ont perdu la vie au Brésil en raison de la violence a été 30 fois plus élevé que dans l’ensemble des pays européens. Se sont produits 62’517 assassinats, ce à quoi on n’avait jamais assisté auparavant.

Durant cette période de dix ans observée par l’Atlas susmentionné, 71,5% des personnes assassinées sont noires ou métisses. Le nombre des victimes noires a augmenté de 23,1%, alors que celui des victimes non noires a diminué de 6,8%. C’est-à-dire que sur 100 personnes assassinées, 71 sont des personnes noires.

Un autre chiffre important et affolant donné par l’Atlas, c’est celui des 33’590 jeunes entre 15 et 29 ans qui ont été assassinés au cours de la seule année 2017.

Les trois taux d’homicides les plus élevés se trouvent respectivement à Sergipe, Rio Grande do Norte et Alagoas [trois Etats du Nordeste brésilien]. Sur l’année passée, on y a recensé un taux de 65,5 homicides pour 100’000 habitants parmi les jeunes. Si l’on considère les jeunes de sexe masculin seulement, ce taux double presque, pour atteindre les 122,6. Et si l’on considère les hommes jeunes et noirs, ce taux monte à 280,6 pour 100’000 habitants.

Le nombre d’assassinats au sein de la sous-population des jeunes hommes noirs révèle un véritable «génocide» perpétré contre cette jeunesse noire, qui peut facilement être lié à la politique de guerre menée par l’Etat contre les drogues. Les personnes qui meurent de la sorte au Brésil ont une couleur, un âge et une classe sociale.

En ce qui concerne la violence contre les femmes entraînant la mort, les femmes noires représentent 65% des victimes du «féminicide». C’est un chiffre inquiétant et frappant.

Selon l’Annuaire Brésilien de Sécurité Publique de 2017, on a analysé 5896 rapports concernant des décès causés par intervention policière entre 2015 et 2016. En ne tenant compte que des rapports de police indiquant la race de la victime, on a pu établir que 76,2% des morts dues à une intervention policière étaient des personnes noires.

La police brésilienne est celle qui tue le plus au mode. Et elle tue spécifiquement des Noirs. Notre police agit comme un tribunal de rue, où les jeunes Noirs sont déclarés coupables jusqu’à preuve du contraire. C’est nous qui sommes vus par la police comme des suspects et des criminels-types. Le jeune Noir est toujours suspect et il incarne un criminel potentiel dès qu’il porte un parapluie, un livre ou quelque autre objet, cet objet étant considéré comme une arme jusqu’à preuve du contraire. La criminalisation des corps noirs et de leurs lieux d’habitation constitue l’une des facettes du racisme structurel brésilien.

La dure réalité d’Alagoas

Le cas de l’Etat d’Alagoas mérite une attention particulière. Cet Etat présente le troisième taux le plus élevé d’homicide parmi les jeunes, à savoir 122,4 [pour 100’000 habitants]. Quand nous considérons les jeunes de sexe masculin, notre Etat conserve sa troisième place, et les taux doublent pratiquement pour atteindre le chiffre absurde de 240 assassinats [toujours pour 100’000 habitants].

En ce qui concerne la violence faite à la population noire, Alagoas a eu en 2016 le troisième taux le plus élevé d’homicides de Noirs du pays, à savoir 69,7. Mais en même temps, le taux de morts violentes parmi les non Noirs a été de 4,1, taux le plus bas de tout le pays.

Il faut absolument montrer cette réalité. Alagoas est en train d’assassiner ses jeunes et en particulier les Noirs. Le droit à la vie et à la sécurité est un thème récurrent pour les Noirs de cet Etat.

L’importance du débat sur la sécurité publique

Aux élections de cette année, la question de la sécurité publique et de la façon de combattre la violence a eu une importance comme jamais auparavant. De manière générale, il existe dans la société un sentiment d’insécurité et d’augmentation de la violence, un sentiment d’ailleurs prouvé et confirmé par la réalité des faits.

Quand nous parlons du sujet de la sécurité publique, nous parlons d’un sujet sur lequel l’ensemble de la gauche et des forces progressistes ne parvient pas à agir. Ainsi, ce sujet reste otage des idées représentées par l’extrême-droite, idées qui jouissent d’une large acceptation dans les masses. La phrase connue du «bon bandit [qui] est un bandit mort », qui est d’ailleurs le mot d’ordre de Jair Bolsonaro sur le thème de la sécurité publique, est considérée comme correcte par 50% des Brésiliens, selon une enquête faite par l’Institut brésilien de l’opinion publique et de la statistique (IBOPE).

L’idée défendue par Lima Junior, colonel de la Police militaire et secrétaire à la Sécurité publique au sein du gouvernement de Renan Filho [gouverneur de l’Etat d’Alagos depuis 2015, membre du Mouvement démocratique brésilien, le Parti de Michel Temer], à savoir que la violence dans cet Etat [Alagoas] serait due à l’impunité et que la solution serait de renforcer les mesures pénales et d’augmenter les forces répressives, jouit aussi d’une certaine audience auprès des masses.

L’actuelle politique de sécurité publique a pour base le combat militarisé contre un ennemi interne: les drogues. Elle se base sur l’idée de combat contre le trafiquant dans des banlieues et favelas brésiliennes considérées comme des lieux de trafic où tous les habitants (qui dans leur immense majorité sont noirs) sont des criminels potentiels.

La politique de guerre contre les drogues finit par générer tout ce qui tourne autour de cette guerre, c’est-à-dire le commerce illégal, la surcharge des prisons, la création et le renforcement des factions criminelles, ainsi qu’un nombre incalculable de corps noirs tombés dans cette guerre. La population noire et pauvre qui habite sur le lieu de conflit entre les factions et la police militaire devient bien malgré elle le sujet actif de cette confrontation. Que ce soit du côté de la police ou de celui des factions.

On présente au problème de la sécurité publique des solutions comme l’armement, laissant entendre que ce problème est le fruit de l’impunité et qu’il faut avoir recours à plus de mesures répressives. Ce discours a été présenté par Bolsonaro, Dória, Witzel et tant d’autres candidats à travers tout le pays. A peine sont-ils élus qu’ils déclarent déjà que la police aura carte blanche pour tuer et nous savons de quelle couleur sont ceux que cette politique assassinera.

L’idée selon laquelle le manque de répression est le problème est fausse, preuve en est le nombre extrêmement élevé de la population carcérale brésilienne ou le nombre de personnes tuées par la police.

De l’autre côté, une étude faite par le Tribunal de Contas [sorte de Cour des comptes] du Rio Grande do Sul, a montré que plus les sommes investies dans l’éducation étaient réduites, plus le taux de violence était élevé. L’étude critique les sommes faramineuses consacrées à la sécurité, alors que l’on coupe dans celles destinées à l’éducation et nous voyons bien comment des écoles sont en train d’être fermées.

Nous pensons que cela doit constituer le point de départ d’un débat sur ce thème. Au cas où la gauche veut réellement dialoguer avec les larges masses de travailleurs et travailleuses, il va falloir dialoguer sur le problème que les gens ressentent le plus fortement, et ce problème est celui de la sécurité publique. Et c’est là qu’il va falloir faire des propositions concrètes.

La discussion sur le type de sécurité que nous avons est nécessaire. Il faut avoir une sécurité publique qui soit préventive et non punitive. La discussion devra également porter sur la nécessité de mettre fin à la guerre contre les drogues et d’amplifier les politiques publiques en faveur de l’éducation et de la création d’emplois.

Changer de logique sur le thème de la sécurité publique signifie aussi que les forces répressives de l’Etat doivent cessent de considérer les corps noirs comme des cibles et des éléments jetables.

Le droit à la vie doit d’urgence être mis à l’agenda 

Sur la base des chiffres présentés, nous pouvons comprendre que l’inégalité raciale au Brésil se pose en termes de vie et de mort. 

Nous les Noirs, et spécialement les hommes jeunes et noirs, constituons le profil même des victimes d’homicide dans notre pays. La violence au Brésil a une couleur, une classe sociale et une fourchette d’âge spécifique. Nous, jeunes hommes noirs brésiliens, nous sommes sujets à des problématiques spécifiques que les jeunes non noirs ne connaissent pas, en particulier celle du droit à la vie ou du manque de ce droit.

La conclusion livrée par l’Atlas confirme que:

«Les Noirs sont également les principales victimes d’action létale de la part de la police et ils constituent le profil prédominant de la population carcérale au Brésil. Pour que nous puissions réduire la violence létale dans le pays, il est nécessaire que ces données soient prises en considération et qu’elles fassent l’objet d’une réflexion profonde. C’est sur la base d’évidences de ce type que des politiques efficaces de prévention de la violence doivent être élaborées, en garantissant le droit effectif à la vie et à la sécurité de la population noire au Brésil.» (Atlas de la Violence 2018)

Le plus cruel c’est que chaque donnée présentée par l’Atlas de la Violence, chaque chiffre, chaque 0, chaque pourcentage, ne constitue pas seulement des chiffres et des symboles, mais représente des vies de Noirs qui ont fini assassinés, des rêves de jeunes qui ont été interrompus et des familles qui ont été détruites.

L’Etat brésilien excelle dans cet art de transformer nos vies en froides données représentant la mort. Lire l’Atlas de la Violence n’a pas été chose facile. Cela a même été douloureux. Triste. Effrayant. Pratiquement tout jeune Noir qui parvient à ses vingt ans a déjà vu ou connaît quelqu’un qui a été assassiné. Lire l’Atlas a ravivé cette douleur. Et je savais aussi que pendant que je lisais, un jeune de plus était en train de mourir. Mais un jeune qui n’aura pas de nom. Qui sera seulement un chiffre comptabilisé dans de froides statistiques.

Le racisme structurel de la société brésilienne fait que l’une des principales revendications du mouvement noir de cette seconde décennie du XXIe siècle est le droit à la vie, ce qui est pourtant le droit démocratique le plus élémentaire. Mais seul celui qui est encore en vie peut résister ou mener une lutte. C’est pour cela que le droit à la vie de la jeunesse noire ne peut être négligé. Il ne peut être oublié.

La gauche et les forces progressistes doivent dénoncer le «génocide» qui est en train d’être perpétré contre la jeunesse noire et construire des activités alternatives au mépris affiché par l’Etat à l’égard des vies noires.

Ce sont nos vies qu’on est en train de nous retirer et cela importe. Beaucoup. (Article publié sur le site Esquerda online, le 21 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

Gabriel Santos vit à Maceió, capitale de l’Etat d’Alagoas

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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