samedi
18
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Elections piégées par la télévision: 11 candidats, 3 affichés...

Elections piégées par la télévision: 11 candidats, 3 affichés…

Entretien avec Zé Maria de Almeida
Introduction Charles-André Udry

La presse internationale, à propos de l’élection présidentielle au Brésil – elle ne commente que peu la bataille électorale dans les 27 Etats et au Sénat ainsi qu’à la Chambre des députés –, hésite entre deux titres. The Economist du 27 septembre, sous le titre «La bataille pour le Brésil», écrit: «Quelques jours avant le premier tour [le 5 octobre], la course est trop serrée pour annoncer» quelle sera la candidate gagnante. Le Financial Times du 29 septembre (p. 7) a la même conclusion: «Maintenant l’affrontement est trop serré pour annoncer» qui gagnera. Les Echos du 30 septembre (p. 7) titrent: «A cinq jours de la présidentielle au Brésil, Dilma Rousseff reprend l’avantage». Le quotidien français de l’économie a un avantage chronologique. De fait, il tient compte des derniers sondages. Depuis la deuxième semaine de septembre, la direction de la campagne de Dilma Rousseff a accentué ses attaques verbales contre le capital financier. Elle a aussi durci le ton contre Marina Silva (voir sur ce site les articles en date du 18 août, du 28 août et du 6 septembre). Lula, qui jouit d’un prestige populaire fort grand, est aussi entré en action pour soutenir sa candidate, Dilma Rousseff, comme il l’avait fait en 2010. Dilma peinait alors à affirmer son emprise électorale. Lula vise à intégrer dans la campagne plus active en faveur de Dilma le secteur de militant·e·s «plus à gauche» du PT, un secteur sceptique jusqu’à maintenant.

Le 27 septembre, l’enquête de la firme de sondage la plus réputée, Datafolha, indiquait que Dilma Rousseff avait doublé son avantage sur Marina Silva la semaine précédente. L’institut d’enquête d’opinion lui attribuait 40% des suffrages contre 27% à Marina Silva. Dilma Rousseff montait de 3 points et Marina Silva baissait de 3. Toutefois, au second tour, le 26 octobre – pour être élu au premier tour, il faut obtenir plus de 50% des suffrages – les prévisions de Datafolha indiquaient un écart nettement moins grand: 47% pour Dilma et 43% pour Marina. Ce qui du point de vue technique est une situation de pat dans la mesure où la marge d’erreur négative ou positive est de 2%. Dans ce sens et cette temporalité, les sous-titres de la presse anglo-saxonne restent valables. Le soutien agressif des Eglises évangéliques – et aussi d’une partie substantielle du patronat – à Marina Silva est devenu, comme l’écrit un journaliste brésilien, un «baiser de la mort». Le Monde diplomatique d’octobre 2014 titre en première: «Coude-à-coude inattendu pour la présidentielle. Les évangélistes à la conquête du Brésil». La bataille médiatique est rude. Aécio Neves a passé de 17 à 18%. Mais de nombreux articles de presse indiquent que cette avance est due à des calculs particuliers de firmes de sondage. Le candidat du PSDB, Neves, a reconnu déjà sa défaite.

La bataille des sondages est au centre des grandes opérations médiatiques et surtout télévisées. Le bruit court que l’hebdomadaire Veja va sortir le 1er octobre un reportage «qui fera du bruit» contre Dilma Rousseff. La méthode électorale états-unienne de «campagne négative» (negative ads), qui a été utilisée au maximum lors de la première élection de Barack Obama, a pris une ampleur sans précédent au Brésil. La présidente est attaquée sur «son bilan économique». Devant quelque 1200 patrons, à Fortaleza, l’ex-président Fernando Henrique Cardoso a dit, avec ironie, que Dilma méritait «le Prix Nobel d’économie car elle avait réussi à faire baisser tous les indices en même temps, ce qui est très difficile du point de vue économique». Le PIB est en régression depuis le deuxième trimestre de 2013, passant d’une croissance de 3,3% à 1,9% au premier trimestre de 2014 et à -1% au second trimestre. En outre, les prix mondiaux de commodities, le soja par exemple, sont en déclin vu la conjoncture internationale. Le recul du reais par rapport au dollar – moins 9,1% en août-septembre 2014 – fait craindre une fuite de capitaux flottants avec ses effets sur le solde de la balance des comptes courants.

Les attaques à Dilma Rousseff sur sa politique économique traduisent plus les opérations tactiques pour le deuxième tour et surtout la mise en place de leviers de pression et de collaboration encore plus solides avec la présidente du Parti des travailleurs en cas de victoire au second tour. En effet, le gouvernement de Dilma Rousseff fonctionne sur la base d’une alliance sociale et politique avec des partis de droite affirmée et le grand patronat, ainsi que les seigneurs de l’agronégoce. Il fonctionnera de même demain si elle est élue. Si Marina Silva gagne l’élection au second tour, le gouvernement dont elle serait la présidente reposera sur les mêmes bases. Bruno Lima Rocha, journaliste et politologue, écrivant dans la revue Estratégia&Analise, le 26 septembre, affirme: «Marina est un fruit amer de l’héritage politique de Lula. Son équipe économique est un fils très peu bâtard du pire PSDB [Parti de la social-démocratie brésilienne] et du pouvoir du capital financier.»

Marina Silva, évangéliste orthodoxe, s’oppose frontalement au droit à l’avortement, au même titre que ses supporters religieux et les «marchands du temple»: certains apparaissent parmi la liste des grandes fortunes du Brésil. A ce propos, il ne faudrait pas oublier que Dilma Rousseff, en 2010, comme Lula précédemment, avait dû s’engager par écrit à ne pas dépénaliser l’avortement. Une étude faite par Mario Monteiro et Leila Adesse donne comme premiers résultats: en 2013, entre 685’334 et 856’668 femmes ont dû subir un avortement clandestin. Obscurantisme et clandestinité ont rendu l’enquête difficile, mais c’est la première qui aussi précise (Francho Baron, El Pais, 28 septembre 2014). L’OMS estime qu’une femme décède, suite à un avortement illégal, tous les dix jours au Brésil. Néanmoins, la terrible épreuve traversée par des centaines de milliers de femmes brésiliennes est quasi absente du débat présidentiel dans les grands médias. Dans ce domaine, le poids de l’Eglise catholique comme des Eglises évangéliques s’additionne. Dans une remarquable étude de Juan Luis Berterretche, parue le 22 septembre 2014, intitulée «Brasil, pastores del odio y la prosperidad», la progression de la représentation politique des évangélistes dans le Congrès national (les deux chambres) est la suivante: 1984-1987, 12 élus; 1987-1991, 32 élus; 1991-1995, 23 élus; 1995-1999, 30 élus; 1999-2003, 52 élus; 2003-2007, 61 élus; 2007-2011, 44 élus; 2011-2015, 79. Un pasteur évangélique et politologue écrit à ce propos: «L’essor de la fraction parlementaire évangéliste n’a rien à voir avec les valeurs républicaines et encore moins avec la défense de l’éthique chrétienne. Au contraire, cette progression confirme la culture patrimonialiste [d’accumulation de richesse par le biais de l’instrumentation politique] de la politique nationale. L’Etat comme fraction du pouvoir la répartit entre les groupes les plus structurés.» (Valdemar Figueredo, in Blog de Valdemar/Revista Forum, 17 septembre 2014)

Dans ce contexte où la publicité électorale, où les méthodes les plus nauséabondes du marketing politique états-unien dominent, la campagne du candidat du PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifiés), Zé Maria de Almeida, mérite l’attention. Tout autant, au moins, que celle de Luciana Genro que nous avons déjà présentée le 6 septembre sur ce site. Les attaques contre cette campagne ­– au même titre que celles lancées contre la candidate du PSOL (Parti du socialisme et de la liberté) – venant de commentateurs se définissant eux-mêmes à gauche sont classiques. Zé Maria ferait le jeu des forces de droite dans la bataille centrale entre Dilma Rousseff et Marina Silva. Valério Arcary – professeur, membre du conseil éditorial de la revue Otubro et membre du PSTU – rappelle à juste titre que la candidature de Lula en 1982 était attaquée avec des arguments analogues. Lula ne s’opposait-il pas à Franco Montoro (homme politique, gouverneur de São Paulo en 1982, membre du PMDB et un des initiateurs du PSDB en 1988) et à Reynaldo de Barros (PDS-Parti démocrate social de droite, créé en 1980, lors du déclin du Régime militaire), l’homme du puissant Paulo Maluf. Il était accusé à ce titre de favoriser la victoire du parti de la dictature. Ce thème a été repris par le Parti communiste du Brésil (PCdoB, maoïste) durant les années 1980 (voir Correspondencia de Prensa, 16 septembre 2014). L’analogie historique a ses limites. La montée du début des années 1980 avait une autre caractéristique que l’essor présent des mobilisations après des années de gestion pétiste.

Il est évident qu’une part substantielle des attaques contre le PSTU sont motivées par son rôle sur le plan syndical (Conlutas), dans des grèves, dans la mobilisation à l’occasion du Mondial. Son audience électorale est évidemment fort réduite, comme seront celles du PSOL et du Parti communiste brésilien avec son candidat Mauro Iasi. On peut regretter, comme l’a exprimé Ricardo Antunes (voir introduction à l’entretien avec Luciana Genro sur ce site en date du 6 septembre), qu’un Front de Gauche n’ait pu être constitué. Cette difficulté renvoie non seulement aux effets dépolitisants sur des couches sociales même actives de l’orientation durable du PT, placée sous le drapeau du réalisme résumé par la formule: «une politique du moindre mal», mais aussi au difficile transfert sur le plan politique de mouvements sociaux et de luttes dont la reprise date de 2012. A cela on pourrait ajouter que la thématique renvoyant à une unité d’action plus réfléchie – dont certains éléments des débats du IVe Congrès de l’Internationale communiste, novembre-décembre 1922, malgré le contexte très différent, seraient utiles à intégrer par le PSTU, le PSOL et d’autres – pourrait être le levain d’une maturation politique raisonnée dans la gauche radicale brésilienne. Pour cela, il faudrait à la fois ne pas négliger l’histoire, tout en saisissant le nouveau contexte international et national, ainsi que les formes autonomes et spécifiques des dynamiques politiques dans la formation sociale brésilienne, relativement autonomes par rapport aux traits généraux de la crise sociale et économique de ce sous-continent de l’Amérique latine. (30 septembre 2014)

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Correio da Cidadania (Valéria Nader et Gabriel Brito): A quelques semaines des élections [entretien fait le 7 septembre 2014, le premier tour de l’élection présidentielle se déroulera le 5 octobre], que pensez-vous du moment politique dans lequel nous nous trouvons?

Zé Maria de Almeida

Zé Maria de Almeida

Zé Maria de Almeida: Il y a eu un revirement de situation important suite à l’accident qui a coûté la vie à Eduardo Campos [candidat du Parti socialiste brésilien décédé dans un accident d’avion le 13 août 2014], avec l’ascension de Marina Silva comme candidate à la présidence [elle était candidate à la vice-présidence sur la liste du PSB, dirigé par Eduardo Campos]. C’est un changement important qui, selon moi, a déjà provoqué le «détachement» du PSDB [Parti de  social-démocratie brésilienne, dont une des figures pré-Lula était Fernando Henrique Cardoso – FHC] de la bataille réelle. Il est assez probable que la candidature Aécio Neves [PSDB] s’effondre un peu plus chaque jour et que l’élection soit polarisée entre Dilma Rousseff (Parti des travailleurs – PT) et Marina Silva. C’est un changement important, un scénario électoral où la droite disons «traditionnelle» n’est pas représentée.

Ce sont deux candidatures qui en fin de compte sont originaires du PT lui-même [Marina Silva a été ministre de l’Environnement dans le premier gouvernement Lula] et que le parti «concrétise» aujourd’hui en termes de gouvernement: c’est un projet de conciliation avec le grand entrepreneuriat et les banquiers dans lequel le PT gouverne pour appliquer un programme qui réponde en substance et prioritairement à leurs intérêts.

Même si Marina a un style et un discours différents, de défense de l’environnement notamment, en termes de modèle économique, elle défend la même chose. Elle a dit à plusieurs reprises qu’elle allait gouverner pour les banquiers et les entrepreneurs et qu’elle voulait gouverner avec le PT et le PSDB. Elle ne propose pas de changement de modèle économique par rapport à ce qui est en train d’être appliqué dans le pays.

Et même sur la question de l’environnement qu’elle dit vouloir défendre, il ne va pas y avoir de différence sous son éventuel gouvernement, parce que ce sont justement les intérêts des grandes entreprises qui sont en train de détruire l’environnement dans le pays qui se trouvent au cœur du modèle économique appliqué. Non seulement les grandes entreprises de l’agronégoce, mais aussi les entreprises actives dans le domaine de l’extraction de minerais et de l’énergie, et bien d’autres encore.

C’est ainsi un changement important, mais qui se fait toutefois dans la continuité, que ce soit à travers Dilma ou Marina. Depuis les mobilisations de rue de l’année passée [juin 2013], le cadre dans lequel les choses se passent est remis en question et contesté. Les mobilisations de rue, et plus encore les grèves qui se sont succédé, questionnent fondamentalement le modèle en place. Peut-être que lors des élections, un tel mécontentement se reportera sur la candidature de Marina, mais cela va créer une contradiction pour le futur gouvernement.

Parce que avec l’approfondissement de la crise économique, le futur gouvernement, que ce soit celui de Dilma ou celui de Marina, ne va pas aller dans le sens des revendications des gens qui sont dans les rues. Au contraire, il va aggraver la situation et précariser encore la vie des classes laborieuses brésiliennes.

Quels sont, selon vous, les principaux problèmes et questions du Brésil d’aujourd’hui et comment le programme du PSTU [Parti socialiste des travailleurs unifiés] les aborde-t-il?

Zé Maria de Almeida: Le Brésil est un pays très riche. En termes de ressources naturelles, il fait partie des plus privilégiés du monde. C’est un pays avec une grande capacité installée de production industrielle, un pays qui produit une richesse immense chaque année. Pourtant, c’est un pays dont la grande majorité de la population vit dans des conditions de plus en plus précaires. Pourquoi? Parce que les ressources et la richesse produite par le travail sont canalisées vers l’augmentation de la rentabilité du capital financier, des grandes entreprises, de l’agronégoce et des multinationales qui contrôlent le pays.

C’est donc dans la structure économique qu’il faut effectuer le premier changement si l’on veut pouvoir répondre aux besoins dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement, du transport, des retraites et de la réforme agraire. Cela commence par le fait de refuser de payer pour le grand capital la dette interne, d’étatiser les banques et le système financier en plaçant ceux-ci sous le contrôle des travailleurs et de ré-étatiser les entreprises et le patrimoine qui ont été privatisés par le gouvernement du PSDB [gouvernement de FHC de 1995 à 2003] et par le gouvernement du PT [de Lula de 2003 à 2011, puis de Dilma Rousseff de 2011 au 1er janvier 2015, et quatre ans de plus si élue] dans les domaines de l’extraction des minerais, de la production et de la distribution d’énergie, du pétrole, de la sidérurgie et des télécommunications. Il est nécessaire de placer tout cela sous le contrôle de l’Etat dans un projet qui réponde aux besoins de la population brésilienne, en attaquant les privilèges des grandes entreprises, en réduisant le temps de travail, en améliorant les salaires des travailleurs, en garantissant l’emploi, etc.

Et il faut également changer les autres dimensions de la vie sociale. En finir avec le machisme, le racisme et l’homophobie, des plaies qui affectent fortement la vie de grandes fractions de la population brésilienne. Il y a une véritable épidémie de violence contre les femmes et la violence raciale est en forte augmentation dans notre pays. Nous venons de voir l’épisode lamentable qui a eu lieu au stade de Grêmio. [Le Gremio Porto Alegre a été exclu de la Coupe du Brésil par la justice à la suite d’incidents racistes survenus dans son stade le 28 août dernier.] Mais cela ne constitue qu’une expression parmi d’autres de la réalité quotidienne que vivent les Noirs dans notre pays. Quant à l’homophobie, le Brésil détient le titre honteux de pays où l’on tue le plus de personnes au simple motif de leur orientation sexuelle.

Ce sont des changements nécessaires pour que les gens puissent avoir une vie digne. Et le Brésil a les moyens d’effectuer ces changements. Pour cela, faut impérativement libérer le pays du contrôle des banques et des grandes entreprises. Pour promouvoir de tels changements, il faut un gouvernement qui rompe avec le grand entrepreneuriat et les banquiers, un gouvernement des travailleurs, un gouvernement sans patrons.

Et c’est là que s’annonce d’entrée le problème avec l’éventuel gouvernement de Marina qui dit vouloir gouverner avec tout le monde. C’est exactement le problème qui a stérilisé le PT et les gouvernements que le PT a dirigés dans notre pays. C’est cela qui a rendu impossible un quelconque changement de fond dans la société brésilienne. Parce que lorsque le PT a décidé de conclure une alliance avec le grand patronat en acceptant d’être financé et appuyé politiquement par lui afin de gagner les élections, tout cela avec la bénédiction des médias, il leur a alors tendu la main et perdu la capacité de représenter les intérêts de la classe ouvrière brésilienne.

Nous allons reprendre l’idée d’un gouvernement de notre classe, de la classe ouvrière, un gouvernement sans patrons qui puisse gouverner le Brésil et promouvoir les changements. C’est cela le sens du projet que le PSTU présente pour les élections. C’est un projet qui en premier lieu présente un programme indiquant les changements dont le pays a besoin pour que la population puisse avoir une vie digne, mais qui également discute des modalités de sa réalisation: au moyen d’un gouvernement des travailleurs qui ne va pouvoir s’installer puis gouverner que s’il est appuyé par un ample processus de mobilisation sociale.

Ce n’est pas par les urnes que nous allons réunir les forces permettant de changer le Brésil. L’élection est ici complètement contrôlée par le pouvoir économique. Ce n’est pas de là que viendra le moindre changement.

Dans un tel contexte, de contrôle absolu du pouvoir économique, quelle est l’importance des élections de 2014 pour les gauches et quel rôle celles-ci peuvent ou doivent-elles jouer au milieu de cette bataille dans laquelle il n’y a aucune candidature qui soit réellement compétitive face à Dilma et à Marina?

Zé Maria de Almeida: D’abord, il est important que la gauche socialiste comprenne ce qu’est le processus électoral et ses limites. Ce n’est pas un moyen de transformation du pays ni un moyen de résoudre les problèmes qui affectent la vie du peuple. Participer au processus électoral n’est rien d’autre qu’un de nos moyens d’expression et d’action. Nous participons parce que le peuple aussi participe, et pour présenter un projet alternatif à ceux qui sont déjà proposés. Mais sans croire un instant que des élections puissent réaliser les changements dont le pays a besoin.

Il est très important que la gauche soit au clair là-dessus. Pour le PSTU, les élections ont le sens d’introduire dans le débat politique les revendications des jeunes et des travailleurs qui luttent dans le pays, et en même temps d’utiliser l’agitation et la discussion politique de la campagne pour fortifier l’organisation et les luttes directes du mouvement. Parce que seule la lutte du peuple change la vie du peuple. Il n’y a pas de possibilité de construction des changements qui devraient être effectués dans le pays à partir d’une extériorité aux luttes de notre classe, des masses laborieuses.

Nous ne pouvons pas confondre les rôles de la gauche, à savoir utiliser le processus électoral pour fortifier la lutte populaire, tout en entrant dans le processus électoral en pensant que notre rôle est le gagner le maximum de votes possible, à n’importe quel prix. Comme si l’obtention de votes allait changer le Brésil. C’est le différend que nous avons eu avec le PSOL [Parti du socialisme et de la liberté, qui présente comme candidate Luciana Genro – voir sur ce site l’entretien avec cette dernière en date du 6 septembre 2014] et la raison pour laquelle nous n’avons pas passé une alliance à l’échelle fédérale [conjointement à l’élection présidentielle se dérouleront dans la République fédérative du Brésil des élections pour le législatif et l’exécutif dans les 27 Etats et des élections pour les deux chambres – Chambre des députés et Sénat – à l’échelon fédéral]. Dans le processus électoral, le PSOL préfère défendre un programme qui ne choque pas le niveau moyen de conscience des masses, en n’avançant aucune revendication qui paraisse très radicale, afin de ne pas mettre en difficulté la chasse aux voix. Et pour faire le poids face au financement par le grand entrepreneuriat, il commence également à demander de l’argent aux entreprises. Le PT a fait cela et nous avons vu où cela l’a conduit.

Cette conception, qui place le résultat en termes de votes comme objectif central des partis, est différente de la nôtre. Pour la gauche socialiste, pour ceux qui sont engagés dans la transformation révolutionnaire du pays et à la construction du socialisme, l’élection ne peut être cela. Croire une telle chose, c’est croire au Père Noël.

Mais même en admettant tout cela, ne pensez-vous pas que ces présentations séparées (PSOL, PSTU) de la gauche de classe ont perdu une grande possibilité, ouverte par les manifestations massives de 2013, de se présenter à l’élection présidentielle avec un très fort poids politique et social, donc avec un front unitaire électoral?

Zé Maria de Almeida: Pour profiter d’une manière cohérente des possibilités que la lutte de classes offre, la gauche doit en premier lieu présenter un programme qui montre de manière réaliste les changements dont le pays a besoin pour répondre aux revendications du peuple. Sans cela, c’est comme si on vendait de l’illusion. Si je prétends résoudre le problème de la santé, de l’éducation et du logement sans défendre la nécessité de cesser de payer la dette aux banques et de ré-étatiser le «patrimoine public» qui a été offert à bas prix au secteur privé, alors je suis en train de mentir.

Si nous ne nous présentons pas de cette manière, alors nous aidons à semer des illusions et des mensonges dans les «têtes» des classes laborieuses au sens large, ce qui a été la spécialité du PT dans les dernières années quand il a voulu convaincre le peuple que les choses étaient ce qu’elles étaient, qu’il fallait aller lentement et qu’il fallait donner de l’argent aux banques et gouverner avec les banquiers…

Nous n’arrivons pas à constituer le Front de Gauche [entre autres entre le PSOL, le PSTU et le Parti communiste brésilien dont le candidat est Mauro Iasi] parce que cela nous forcerait à appuyer une candidature prétendant qu’au travers d’un audit de la dette et d’une réforme fiscale nous pourrions changer le Brésil. Et on ne change le Brésil ni avec un audit ni avec une réforme fiscale. Profiter de cette possibilité fournie par des élections implique de s’appuyer sur l’ample processus de mobilisation et sur l’accumulation de mécontentement populaire dans le pays et de présenter à des secteurs entiers de la population une alternative, mais une alternative de changement réel. Ce qui implique d’affronter les privilèges des banques et des grandes entreprises ainsi que le contrôle que les transnationales ont sur notre pays. Sinon, ce n’est pas une alternative effective qui implique un affrontement de classes.

Le second problème, c’est que je dois dire comment on change le pays. Je ne peux pas dire «votez pour Zé Maria qui, lui, fera les changements dans le pays». Ce n’est pas vrai. Les changements ne viendront qu’avec le renforcement de l’organisation et de la lutte du peuple. Je ne peux pas vendre l’illusion selon laquelle il suffit de voter pour un candidat de gauche pour que le pays change. C’est ce que le PT a fait. Avec l’influence qu’il avait sur la classe ouvrière brésilienne, il aurait pu faire un autre choix à la fin des années quatre-vingt. Il aurait pu conduire ce processus de mobilisation sociale et effectuer une telle pression sur des institutions étatiques pour enclencher une transformation de fond. Mais il a fait le choix de tout miser sur les élections. Et nous en voyons aujourd’hui le résultat.

Ce n’est donc pas vrai que pour profiter des possibilités ouvertes, il était très important d’avoir à tout prix un Front de Gauche. Il serait bon, si l’on parle de défendre un programme de transformation du pays allant au-delà du capitalisme, d’offrir un programme anticapitaliste qui dise la vérité à notre classe. De dire à celle-ci que pour mettre en œuvre un tel programme, il faut un gouvernement de travailleurs qui, pour faire face au grand entrepreneuriat, puisse compter sur un ample processus de mobilisation sociale. S’il n’y a pas d’accord sur ce thème, il n’y a pas de raison de faire ce Front. Ce serait se tirer une balle dans le pied.

Considérez-vous que dans ces élections et dans le contexte décrit ici, le débat ouvert par le PSTU et par les gauches de manière générale parviendra, en remettant en question l’ordre établi, à s’imposer et à faire une quelconque différence?

Zé Maria de Almeida: Je pense que la construction entreprise par le PSTU est déjà en train de faire la différence, au moins dans ce qui nous intéresse, à savoir les luttes et l’organisation des travailleurs et des jeunes. Peser sur le processus est très difficile, puisqu’il est contrôlé par le pouvoir économique et les grands réseaux de médias et qu’il ne reflète pas de manière directe la réalité de la lutte de classes dans le pays. Voyons donc: Dilma a dit qu’elle allait dépenser 300 millions de reais [117 millions de CHF] dans la campagne; Aécio, 290 millions, et Marina, je ne sais pas, environ 200 millions. Personne n’a cet argent dans la poche. C’est donc de l’argent qui viendra des grandes entreprises, banques, etc. C’est cela la manière dont le pouvoir économique contrôle les élections. L’autre est la télévision qui joue un rôle clé au Brésil.

Marina Silva, Dilma Rousseff, Aécio Nieves

Marina Silva, Dilma Rousseff, Aécio Neves

Même l’espace accordé par la TV aux candidats est distribué de manière inégale, car en proportion des élus. Dilma a 15 minutes, nous avons 45 secondes. Le journal télévisé de la Rede Globo ne montre pas les onze candidats tous les jours. Il en montre trois [Dilma, Marina et Aécio]. Et l’un dans l’autre, cela fait que la population va entrevoir seulement trois ou quatre candidats, qu’elle devra choisir entre eux et qu’elle ne pourra pas entendre tous les autres candidats, ce qui lui permettrait d’effectuer un choix après avoir pris connaissance de toutes les propositions. C’est cela le système électoral. Je ne crois pas que nous puissions avoir une incidence sur ce débat. Nous n’allons toucher qu’une très petite partie de la population.

Mais j’insiste: nous fortifions l’autre processus, celui de l’organisation et de la lutte des travailleurs et travailleuses, des milieux populaires. Dans ce sens, je crois que la construction d’une alternative de gauche est en train d’avancer au Brésil, une alternative socialiste dans laquelle le PSTU a joué un rôle fondamental. C’est cela le centre de notre préoccupation et de notre effort. (Entretien fait par le Correio da Cidadania, publié le 7 septembre 2014, traduction A l’Encontre)

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Valéria Nader, journaliste et économiste, est éditrice du Correio da Cidadania; Gabriel Brito est journaliste.

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