lundi
9
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Les Algériens ont symboliquement renoué avec leur histoire

Publié par Alencontre le 2 - novembre - 2019

Par Nabila Amir

Jamais un 1er Novembre n’aura été aussi fortement ressenti par les Algériens. En cette date anniversaire de notre glorieuse Révolution, le peuple a, symboliquement, renoué avec son histoire. Les Algériens ont réhabilité cette date à l’occasion du 37e vendredi du mouvement populaire du 22 Février. Ce 1er Novembre, date qui coïncide avec le 65e anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération nationale, la capitale était prise d’assaut par des hommes et des femmes de tout âge aux cris de «Ya Ali ya Ali!» en référence au héros de la Bataille d’Alger, Ali La Pointe.

Des balcons, des places et des rues noires de monde, les manifestants scandaient «Echaab yourid El istiklal!» (Le peuple veut l’indépendance), «Ya Ali, bladi fi danger!»  (Ali mon pays est en danger). Des expressions lourdes de sens. Des slogans qui en disent long sur l’état d’esprit des Algériens qui revendiquent, 65 ans après, leur libération et leur liberté. Ce 1er novembre était un deuxième souffle de la révolution, un moment fort où les manifestants ont, unanimement, rendu un vibrant hommage aux chouhada et surtout au moudjahid Lakhdar Bouregaâ.

Le héros de cette révolution. Ils ont également convoqué l’histoire en brandissant les portraits des six architectes de la Révolution algérienne et la biographie du groupe des «22», figures emblématiques à l’origine du déclenchement de la Guerre de Libération, dont Mohamed Boudiaf, Mustapha Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Zighoud Youcef, Rabah Bitat, Didouche Mourad. Sur la pancarte réservée à Souidani Boudjema, son auteur a reproduit la question posée par ce martyr de la Révolution à ses camarades lors de la réunion du groupe des «22»: «Oui ou non, sommes-nous des révolutionnaires? Alors qu’attendons-nous pour faire cette révolution si nous sommes sincères avec nous-mêmes?»

Ce manifestant fait le parallèle entre le combat de ses aïeux et celui d’aujourd’hui. Pour lui, les Algériens qui sortent depuis le 22 février sont des révolutionnaires d’un autre genre. «Nous nous battons pour dégager la issaba et pour que l’Algérien vive dignement dans son propre pays. Nous n’avons pas une patrie de rechange», lance-t-il.

Les photos des détenus d’opinion ont été également exhibées lors de cette marche. Des chants révolutionnaires, des slogans hostiles au système, à l’élection présidentielle du 12 décembre et en faveur de la libération nationale ont été entonnés tout le long de cette marche historique, qui a vu une marée humaine déferlée dans les grandes ruelles de la capitale. De la place du 1er Mai, en passant par la Grande-Poste pour revenir à Didouche Mourad, de nombreux manifestants, jeunes et plus âgés, ont manifesté avec un masque représentant Lakhdar Bouregaâ, en détention provisoire depuis quatre mois.

Ce baroudeur de la Guerre de Libération, cet intermédiaire entre les combats d’hier et d’aujourd’hui est le plus vieux détenu du mouvement populaire, 86 ans. L’arrestation de Bouregaâ est dénoncée et condamnée par les manifestants et surtout par ceux qui ont connu la torture infligée par des Algériens. Bouregaâ a été arrêté en juillet 1967 et condamné à 30 ans de prison. Ce vendredi 1er novembre les manifestants ont surtout loué les mérites de cet ancien combattant de l’ALN (Armée de libération nationale), emprisonné en 2019 pour avoir exprimé son opinion. «Bouregaâ est un héros!» tonnent les manifestants, rappelant son refus de répondre aux questions du juge d’instruction car, avait-il dit, il ne reconnaît pas «la justice qui émane d’un pouvoir illégitime et la justice qui obéit aux injonctions du téléphone». (Article paru le 2 novembre 2019 dans El Watan)

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37e vendredi du hirak: mobilisation historique à Tizi Ouzou

Par Ahcene Tahraoui

Mobilisation historique, hier, à Tizi Ouzou, où des milliers de manifestants ont assiégé le chef-lieu de wilaya. Une heure avant le début de la manifestation prévue à 13h30, il était quasiment impossible de trouver un emplacement libre où stationner son véhicule. Embouteillages monstres aux entrées de la capitale du Djurdjura et déferlante humaine dans les rues. «Je n’ai jamais vu autant de monde dehors depuis le 22 février», commente un habitué des vendredis du hirak. Le visage bariolé aux couleurs nationales en ce 65e anniversaire du déclenchement de la Guerre de libération nationale, ce fils de chahid, ayant fait le déplacement d’Aït Boumahdi, harangue les foules à l’aide d’un porte-voix. «La génération de Novembre 1954 s’est sacrifiée pour une Algérie libre et indépendante et un Etat de droit digne de ce nom. Plus d’un demi-siècle après l’indépendance, force est de constater que tout reste à faire. Le mouvement populaire en cours à travers le pays depuis le 22 février s’inscrit dans le même combat libérateur que celui porté à bras-le-corps par tout le peuple algérien il y a 65 ans», commente-t-il. Il est 14h, le cortège s’ébranle difficilement sur la rue Lamali Ahmed, d’où est parti le premier carré de marcheurs, déployant un drapeau national géant et l’emblème amazigh au-devant de la procession. Juste derrière, une forêt de banderoles et de pancartes sur lesquelles étaient inscrits les habituels mots d’ordre réitérant l’attachement des citoyens au changement radical, au départ de tous les symboles du système, l’annulation de l’élection présidentielle du 12 décembre et la libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus d’opinion et politiques.

Les hommes et les femmes qui ont investi la rue, hier, ont également mis en avant des portraits des héros de la Révolution 1954-1962, dont celui du moudjahid Lakhdar Bouregaâ, dont le mandat de dépôt a été renouvelé par le juge d’instruction du tribunal de Bir Mourad Raïs (Alger), le 28 octobre. «Baouha, baouha!» (Ils ont vendu l’Algérie) étaient parmi slogans repris en force par les contestataires, en plus du rejet de l’élection présidentielle prochaine (12 décembre) et du retour envisagé des hommes de l’ex-président de la République aux commandes du pouvoir à la faveur de cette échéance très contestée, s’il venait à avoir lieu dans les conditions actuelles.

«Liban: gouvernement légitime. Après 13 jours de manifestations, il démissionne. Algérie: gouvernement illégitime. Après 9 mois de contestations, il refuse de partir!» a écrit un manifestant sur une pancarte. Rencontré lors de cette journée de mobilisation qui a drainé plusieurs milliers de personnes, Hocine Doufene, enseignant-chercheur à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, nous a confié : «Comme vous le constatez, ce 37e vendredi du hirak, qui coïncide avec le 1er Novembre (date de déclenchement de la Révolution de 1954), connaît une mobilisation massive de la population de la wilaya de Tizi Ouzou, qui veut s’approprier cette date symbole, gravée en lettres de sang et que le pouvoir lui a confisquée. Lorsque le peuple algérien demande le départ du système, il veut récupérer tout ce dont il a été dépossédé, y compris les symboles de la Révolution. Ce qu’il faut retenir, et c’est très important, du soulèvement populaire entamé le 22 février, c’est l’intérêt accordé par nos jeunes d’aujourd’hui à leurs aînés de 1954, auxquels ils s’identifient et dont ils arborent fièrement les photos, à l’exemple de Ramdane Abane, Larbi Ben M’hidi, Ali La Pointe, Hocine Aït Ahmed, Hassiba Ben Bouali, Lakhdar Bouregaâ (emprisonné) et la liste est longue.» Les manifestants ont continué leurs parcours jusqu’au Mémorial des martyrs de la Guerre de Libération nationale, sis à la sortie de la ville, où un rassemblement a été observé vers 15h. Jeudi 31 octobre, une 16e marche a été organisée dans la ville de Tigzirt.

Des centaines de personnes ont manifesté pour la 16e fois consécutive, exigeant la libération inconditionnelle des détenus d’opinion, dont Amar Acherfouche, originaire de la région de Tigzirt. Les marcheurs ont exprimé également leur rejet des élections du 12 décembre prochain et scandé des slogans hostiles au pouvoir. Dans la soirée de la même journée, un imposant rassemblement a été observé à la placette de l’ancienne mairie de Tizi Ouzou, dans le cadre de l’opération «el mehraz» [pilon pour broyer des grains], pour exiger la libération des prisonniers incarcérés pour leur engagement en faveur du mouvement populaire. (Article publié dans El Watan en date du 2 novembre 2019)

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Le peuple constantinois se réapproprie son legs historique

Par Naïma Djekhar

C’est dans une totale communion que les Constantinois ont célébré, hier, le double événement, celui du 65e anniversaire du déclenchement de la Guerre de Libération et le 37e vendredi de la contestation populaire.

La manifestation a débuté vers 14h30 par le dépôt d’une gerbe de fleurs et l’observation d’une minute de silence à la mémoire des chouhada, place Colonel Amirouche (La pyramide). Après l’hymne national, la moudjahida Hadjira Benazzouz, rescapée de la Ferme Ameziane, un haut lieu de torture coloniale à Constantine, a pris la parole. Un témoignage pour la mémoire et contre l’oubli dans une ambiance empreinte de ferveur et d’émotion. Au milieu des youyous et des cris de «Tahya El Djazair!» il y a eu un lâcher de ballons aux couleurs de l’emblème national.

Au milieu d’une foule compacte qui s’apprête à reprendre son mouvement de contestation dans son 37e acte, on entend des appels à la réappropriation de l’histoire: «Les générations de Novembre ont consenti d’énormes sacrifices pour que nous vivions dans la dignité. L’hommage que nous puissions leur rendre est de se réapproprier notre histoire.» Les revendications du hirak qui sont d’ordre politique ont pris une autre résonance en ce vendredi, 1er novembre. Le référentiel historique est brandi, depuis que le 57e anniversaire de l’indépendance a coïncidé avec le 23e vendredi.

La jonction des dates historiques avec celles du mouvement populaire est perçue tel un signe sur le chemin de cette cause nationale. «Depuis des années, le peuple ne fête plus le 1er Novembre, ce sont les officiels qui organisent des cérémonies. Grâce au hirak, cette date est portée aujourd’hui par des millions d’Algériens, fiers de leur histoire, déterminés à en découdre pacifiquement avec un système qui leur a confisqué leur indépendance», explique un universitaire visiblement disponible à amorcer un débat avec des jeunes scandant «Echaab yourid el istiklal» (Le peuple veut son indépendance).

Les banderoles pour cette journée exceptionnelle dans la symbolique et l’affluence ont traduit, comme à l’accoutumée, les aspirations citoyennes, mais ont aussi rappelé le serment de nos martyrs pour que le pays puisse jouir de sa liberté. Des exemplaires de La Déclaration du 1er Novembre ont d’ailleurs été soit brandi pendant la marche, soit placardé sur les murs de la ville. «L’engagement de nos valeureux Novembristes a été trahi par les différents appareils qui se sont succédé à la tête de l’Etat indépendant, c’est l’heure pour ce système de céder la place au peuple», peut-on saisir des discussions entamées par endroit.

C’est ainsi que l’esprit de Novembre s’est fusionné avec celui du hirak, qui n’a pas perdu de vue les raisons qui l’ont poussé à occuper la rue, chaque semaine. Les symboles du système honni ont été encore une fois vilipendés, fustigés et brocardés. «Makanch intikhabete maa el issabate !» (Pas de vote avec les gangs), «Dawla madania machi askaria !» (Etat civil, non militaire), «Baouha el khawana !» (Le pays a été vendu par les traîtres), «Libérez les détenus  sont autant de slogans clamés. Hier, la 37e marche était festive et rien ne pouvait venir la gâcher, même pas les averses qui se sont abattues sur la ville.

Place du «Hirak du 22 Février»

Le clou de ce vendredi pas comme les autres, à Constantine, est certainement celui de baptiser un espace de la place Ahmed Bey (Dounia Ettaraif) du nom du hirak. Ce coin qui abrite depuis le début de la contestation populaire, soit près de neuf mois, des forums citoyens, sera désormais appelé place du «Hirak du 22 Février». Certes l’appellation est symbolique, mais elle conforte les manifestants dans la justesse de leur combat. Aussi dans le fait qu’il y a un avant et un après 22 Février. (Article publié dans El Watan en date du 2 novembre 2019)

 

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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