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mars 2020

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Algérie. 44e acte du hirak étudiant: «Le pouvoir aux jeunes»

Publié par Alencontre le 25 - décembre - 2019

Par Mustapha Benfodil

Alger, 24 décembre. 44e acte du hirak étudiant. 10h25. Comme tous les mardis, des dizaines de personnes sont regroupées près de la station de métro à la place des Martyrs, et ce mardi n’a pas dérogé à la règle, malgré un petit flottement au sujet du maintien ou non de la manif’ hebdomadaire.

Le fait est qu’un collectif d’étudiants a annoncé qu’il marquait une «trêve» suite à la disparition subite d’Ahmed Gaïd Salah.

Un doux soleil réchauffe la place. «On n’est pas venus ici pour faire la sieste», lâche un monsieur pour secouer les troupes. Un retraité nous lance: «On respecte les morts, mais le combat doit continuer en insistant plus que jamais sur la libération des détenus. C’est l’urgence n°1 aujourd’hui!» Un citoyen arbore une pancarte qui fait sensiblement écho à cette réflexion: «Si Tebboune est réellement président, qu’il fasse des détenus d’opinion des hommes libres».

«On veut en finir avec la dictature!»

Avant le départ du cortège, nous échangeons avec deux étudiantes parmi les plus assidues au rendez-vous militant du mardi. C’est Laeticia et Maria. Elles sont toutes les deux en deuxième année de Lettres françaises, à Bouzaréah (dans la proche banlieu ouest d’Alger).

Elles paradent toujours ensemble, en brandissant à chaque édition des pancartes qui ne manquent pas d’esprit. Pour ce 44e mardi, Laeticia a composé ce message: «Je suis plus forte grâce à mes moments difficiles. Je suis plus sage grâce à mes erreurs. Je suis plus heureuse grâce à mes mauvaises expériences». Maria a écrit de son côté: «Ils ont sacrifié leur liberté pour libérer le pays, nous devons aller jusqu’au bout pour ne pas les trahir». Les deux camarades ajoutaient ce hashtag commun composé en langue arabe: «Celui qui a longtemps tété l’humiliation ne voit dans la liberté que mal et chaos».

Quel impact aura la mort de Gaïd Salah sur la suite du mouvement? Pour Laetitia, une chose est certaine: «A mon avis, le hirak va continuer et on va être encore plus forts. Je l’espère en tout cas.» Lucide, elle estime qu’il n’y aura pas forcément un changement notable dans l’immédiat: «Un changement? Honnêtement, je ne sais pas. Ils ont ramené un autre pion. Espérons juste qu’ils ne vont pas nous sortir le prix de la pomme de terre (M. Tebboune s’est ému lors de sa récente sortie à la Foire de la production nationale que le prix de la pomme de terre caracole à 100 DA en plaidant pour un prix à 60 DA, ndlr). Ce n’est pas ça nos revendications. Ce qu’on demande, c’est la liberté. On exige avant tout la libération de tous les détenus. On veut en finir avec la dictature!»

AGS disparaît du paysage sonore

Au moment où nous échangions avec les deux étudiantes, Qassaman (hymne nationale) retentit avant que le cortège ne s’ébranle. Il est 10h50. La foule s’écrie: «Enkemlouha be silmiya, ou ennehou el askar mel Mouradia!» (On poursuivra notre lutte pacifiquement, et on enlèvera les militaires du palais d’El Mouradia).

Le ton est donné. Nous étions curieux de savoir justement comment les slogans allaient évoluer après le décès du patron de l’armée, lui qui était devenu la cible privilégiée des chants et des slogans du hirak. Ce que nous avons noté d’emblée, c’est que le nom de feu Gaïd Salah – Allah yerahmou (Qu’Allah lui fasse miséricorde) – a disparu du paysage sonore et visuel de la manif’. Il n’est cité ni en bien ni en mal. En revanche, c’est Abdelmadjid Tebboune qui en a pris le plus pour son grade.

Le deuxième fait à noter, c’est l’insistance des manifestants sur le caractère civil de l’Etat. Pour eux, la disparition de l’homme fort de l’armée et du régime depuis le retrait forcé de M. Bouteflika n’est pas du tout synonyme de garantie que l’institution militaire va se retirer du jeu politique. D’où le slogan cité plus haut [1].

Ce leitmotiv est appuyé par deux autres slogans qui étaient clamés avec force sous Gaïd Salah: «Dawla madania, machi askaria!» (Etat civil, pas militaire), et «Les généraux à la poubelle, wel Djazaïr teddi l’istiqlal !» (et l’Algérie accédera à l’indépendance). Cette aspiration à un système de gouvernement civil affranchi de la tutelle des militaires est également exprimée avec force sur nombre de pancartes. «Non au régime militaire», «Notre revendication est politique. Etat civil, non militaire».

Un manifestant est même allé jusqu’à proclamer: «La fin de l’Etat militaire. La nouvelle République est née». Au verso de son panneau, il s’est fendu de cette prière touchante: «Rabi mène le peuple vers la liberté».

Le cortège a emprunté l’itinéraire habituel: Bab Azzoune, square Port-Saïd, Ali Boumendjel… En traversant la rue Larbi Ben M’hidi, la procession répète : «Oh ya îssaba, el intikhabate zawrouha, raïs ghayr char’i, el massira enkemlouha !» (La bande a truqué les élections, Président illégitime, on continuera notre marche). La marée humaine s’engage sur l’avenue Pasteur, enchaîne sur la rue 19 Mai 1956 avant de passer par la Fac centrale. Une femme lance: «Allah yarahmak ya Da El Hocine !» en hommage à Hocine Aït Ahmed [miliant indpendantiste de la première heure, il créa en septembre 1963, le Font des forces sociaistes, qui a subi une forte répression] qui nous a quittés le 23 décembre 2015. Des citoyens répètent derrière: «Mazal hay, Da L’Hocine ma mateche !» (Il est vivant, Da L’Hocine n’est pas mort).

«Le changement est inéluctable»

A l’orée de la rue Sergent Addoun, les manifestants entonnent : «Allah Akbar Lakhdar Bouregaâ!» Une vieille dame parade avec cette pancarte : «Femme d’un moudjahid habite dans la rue. Où sont nos droits?» Sur les autres pancartes qui défilent, on peut lire: «Dialogue impossible, le hirak continue», «Le changement est inéluctable», «On ne rentrera pas chez nous jusqu’à ce qu’on ait arraché notre liberté», «Transition démocratique pour une IIe République».

Un manifestant brandit une pancarte avec ce message fort qui prend tout son sens dans la nouvelle séquence qui s’ouvre: «Le pouvoir aux jeunes». Non loin de lui, un autre marcheur s’est fendu de ces mots saignants: «Pas de dialogue avec les vampires et les dinosaures».

Retenons enfin ce message d’une citoyenne qui a accroché une pomme de terre au mât de son écriteau en l’accompagnant de cette sentence: «Il y a une différence entre un hirak qui défend le projet d’édification d’un Etat et un régime qui parle des prix de la pomme de terre. Nous sommes sortis pour la liberté et un Etat civil et non pas pour la patate. Dégagez les généraux, tous!»

Vers 12h15, le cortège s’engage sur le boulevard Amirouche. Sous les fenêtres d’une banque publique, la foule crie: «Wine edraham?» (Où est l’argent ?) «Klitou lebled ya esseraquine!» (Vous avez pillé le pays, voleurs). Un jeune cadre nous confie: «C’est la première fois que je sors un mardi. C’est pour apporter mon soutien aux étudiants. Je pense que l’audience de l’Algérie future est là. Si le mouvement des étudiants réussit, l’Algérie est sauvée.» A propos d’AGS, il nous dit: «La mort de Gaïd Salah peut accélérer le changement. C’est quand même lui qui prenait les décisions les plus dures, qui ne plaisaient pas au peuple. Espérons que son successeur sera plus souple.» Quelques mètres plus loin, nous croisons Hadj Ghermoul, l’emblématique détenu d’opinion de Mascara [militant de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), arrêté en janvier 2019, libéré en juillet]. Il est accompagné de son épouse et de ses enfants. Il s’est déplacé avant-hier à El Harrach (prison) pour accueillir les prisonniers du hirak qui venaient de purger leur peine (neuf d’entre eux venaient d’^tre libétés). «J’espère surtout que tous les détenus seront libérés et que le hirak continue», nous déclare-t-il dans un sourire.

A Maurétania, la foule crie: «Aït Ahmed rabbi yarahmou!» Le cortège tourne vers la place Audin et poursuit sa progression sans heurts jusqu’aux abords du lycée Barberousse, où la marche prend fin vers 13h. La Fatiha est récitée à la mémoire des martyrs du hirak dans une ambiance exaltante. (Article publié dans El Watan en date du 25 décembre 2019)

_______

[1] A propos du hirak qui s’est tenu à Constantine, ce mardi 24 décembre, Naïma Djekhar rapportait dans un article de El Watan: «Le mouvement populaire, qui a bouclé dimanche dernier ses dix mois d’existence, a, de l’avis de tous, entamé sa seconde phase après l’organisation de l’élection présidentielle du 12 décembre. Une nouvelle donne qui impose d’autres mécanismes de résistance, convient-on unanimement. «Notre combat n’est pas contre une personne, nous avons comme adversaire un système. Tant qu’il est en place, nous poursuivrons notre mouvement. Nous exigeons que la souveraineté revienne au peuple dans les grandes décisions et la pratique politique au quotidien, comme le stipulent les articles 7 et 8 de la Constitution», explique un étudiant de l’université Mentouri.»

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