lundi
9
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

Après le 40e acte du hirak bouclé vendredi dernier 22 novembre 2019, voilà que le mouvement étudiant marque à son tour son 40e mardi.

Certes, la mobilisation a connu au long de ces neuf mois des hauts et des bas, avec des niveaux de participation inégaux. Si bien que le hirak étudiant doit énormément à l’implication massive de centaines de citoyens hors campus.

Et si l’on continue à parler de «marche des étudiants», c’est principalement une question de «copyright», de «droit d’auteur», dans la mesure où le mardi leur appartient. C’est leur marque de fabrique.

Ensuite, il faut souligner que les étudiants continuent malgré tout à faire acte de présence, fût-ce en nombre réduit, et ce sont eux qui assurent l’encadrement de la marche hebdomadaire.

Quoi de mieux pour célébrer ce 40e mardi que de savoir l’étudiante Yasmine Nour El Houda Dahmani enfin libre! Depuis lundi, en effet, l’icône des marches estudiantines a quitté la sinistre prison d’El Harrach et a retrouvé les siens après plus de deux mois de détention.Elle a été condamnée à six mois de prison dont deux fermes.

A noter aussi ce beau geste: nous avons remarqué au cours de la manif’ d’hier que plusieurs manifestantes tenaient une rose rouge dans la main. «C’est pour fêter la 40e marche des étudiants», révèle un habitué de ces manifs hebdomadaires, architecte de son état qui avait un sac plein de roses qu’il avait achetées chez un fleuriste précisément pour les offrir à cette occasion.

«Vous ne nous ferez pas peur avec la Décennie noire»

La journée a démarré, comme tous les mardis, de la place des Martyrs, sous un soleil éblouissant. Avant le départ de la marche, un débat est organisé en plein air, sono à l’appui. «Il faut récupérer la majorité silencieuse!» plaide un intervenant.

Un autre a une forte pensée pour les détenus. «Celui qui dit la vérité est jeté à El Harrach, et les vendeurs de zatla (drogue) se pavanent en toute impunité», enrage-t-il. Un troisième gage que «les élections vont être annulées. Moi, je représente 10 habitants de mon quartier, et tous sont contre le vote. Donc, si on compte tous les gens qui manifestent en considérant que chacun d’entre eux représente 10 personnes, faites le calcul. Et même s’ils font passer leur Président, on continuera à sortir jusqu’à ce qu’ils partent tous!» Chauffée à bloc, la foule scande: «Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya !» (Nous sommes les enfants de Amirouche [colonel mort au combat en 1959, dirgeant de la Willaya III] , pas de marche arrière, on arrachera la liberté).

Les manifestants enchaînent par: «Makache intikhabate ya el îssabate!» (Pas d’élections avec la bande). On pouvait entendre aussi: «Ma tekhewfounache bel achriya, ahna rebbatna el miziriya !» (Vous ne nous ferez pas peur avec la décennie noire [«guerre civile» de décembre 1991 à février 2002], nous avons grandi dans la misère). 10h40. La marche s’ébranle dans la précipitation. Une femme s’écrie: «On chante d’abord Qassaman !» La foule entonne l’hymne national comme au début de chaque manif’. La même voix féminine lance un strident «Tayhia El Djazair!» [Vive l’Algérie!] avant d’être imitée par d’autres femmes.

La marée humaine s’engage sur la rue qui longe le marché de la Basse-Casbah aux cris de: «Ya Ali Ammar, bladi fi danger, enkemlou fiha la bataille d’Alger !» (Ali Ammar, mon pays est en danger, on poursuivra la Bataille d’Alger), «Pouvoir assassin!» «Makache intikhabate maâ el issabate!» «Had el Hirak wadjeb watani, welli ivoti khayen watani !» (Ce hirak est un devoir national, et celui qui vote est un traître à la patrie)… Le cortège traverse la rue Bab Azzoune en répétant : «Dégage Gaïd Salah, had el âme makache el vote!» (pas de vote cette année), «Dawla madania, machi askaria!» (Etat, civil, pas militaire), «Baouha el khawana, baouha!» (Ils ont vendu la patrie).

En solidarité avec les détenus, les marcheurs crient: «Harrirou el mouataqaline!» (Libérez les prisonniers). Les juges sont fustigés dans la foulée: «Les magistrats à la poubelle, wel adala teddi l’istiqlal !» (et la justice arrachera son indépendance), «Qodhate Sidi M’hamed yaâbdou fel Gaïd!» (Les magistrats de Sidi M’hamed idolâtrent Gaïd Salah). A l’entrée du Square Port-Said, les manifestants égrènent les noms des 5 candidats suivis à chaque fois de la sentence : «Dégage!» [Les cinq candidats sont les anciens Premiers ministres Abdelmadjid Tebboune et Ali Benflis; l’ancien ministre de la Culture Abdelkader Bengrina et d’Abdelaziz Belaïd, président du parti du Front El Mostakbal.]

«Nous sommes l’Algérie réelle»

Concernant les messages écrits, il y avait une pancarte tirée à plusieurs exemplaires qui dit: «Notre hirak continue. Notre pays on le construit». Des affichettes sont distribuées avec la mention : «La lil vote» (Non au vote). Une fois de plus, les pancartes anti-élection dominent les énoncés: «Les étudiants rejettent les élections», «Pas d’élection avec la bande», «L’indépendance avant les élections», «Non concernés par le vote du 12 décembre».

Un citoyen se fend de ce message : «L’Algérie ne mérite pas un choix morbide: la peste, le choléra et entre les deux le virus de la îssaba [du gang,de la bande]. Un scrutin assassin». Une dame défile avec cet écriteau: «Ya Gaïd, je voterai pour ton départ et celui de ta îssaba. Dégagez!»

Une étudiante arbore un 5 [les candidats] barré assorti de ce slogan en anglais: «Not again» (Vous ne le referez pas). Un pilier du hirak aux pancartes toujours soignées écrit : «Le peuple rejette les élections de la réincarnation du système». On pouvait lire aussi sur le même sujet : «Je ne voterai pas! Ce qui compte, ce n’est pas le vote, c’est comment on compte le vote». Une manifestante a ces mots: «Pas de vote avec la îssaba, dégagez!» Au verso de sa feuille de papier, on lit : «Des mains étrangères à El Mouradia» [le Palais de la présidence].

En parlant de mains étrangères, plusieurs pancartes s’élevaient contre la velléité de consacrer un débat sur la situation en Algérie au sein du Parlement européen: «L’UE occupez-vous de votre Europe, keep away», «Non à l’ingérence étrangère sous aucun prétexte. Laissez-nous décider de notre sort», «Le peuple refuse l’ingérence du Parlement européen dans nos affaires internes». Une manifestante s’inquiète du pillage de nos ressources par les multinationales. «Gaïd Salah et les généraux ont donné gratis 50% du gaz algérien à Total», dénonce-t-elle. [Accord sur les hydrocarbure qui fut sans cesse dénoncé!]

Un universitaire qui est là tous les mardis écrit: «Révolution nationale, républicaine et pacifique». Un jeune parade avec ces mots qui disent la détermination du mouvement: «Vous avez tout volé, le passé et le présent. Nous ne vous laisserons jamais voler notre futur». Une étudiante soutient fièrement : «L’arrestation des étudiants attise notre détermination». Un manifestant proclame: «Nous sommes l’Algérie réelle contre celle de l’AVC: l’Algérie virtuelle corrompue». Un retraité hisse cette pancarte où il exprime avec enthousiasme son soutien aux jeunes des campus en écrivant : «Oui, je ne suis pas un étudiant, oui, je suis à la retraite, oui, je soutiens les étudiants. Silmiya, silmiya, oui !»

Le cortège suit le circuit habituel en passant par la rue Ali Boumendjel, la rue Larbi Ben M’hidi, l’avenue Pasteur et la Fac centrale, avant de s’immobiliser à l’orée de la rue Abdelkrim Khettabi, à quelques encablures de la Grande-Poste.

Le long de ce parcours, on pouvait entendre : «Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche!» «Makache intikhabate maâ el issabate!» «Djeich chaâb khawa-khawa, oua Gaïd Salah maâ el khawana!» (Peuple et armée sont frères, Gaïd Salah est avec les traîtres). A un moment, on pouvait entendre: «N’har lakhmiss kayen massira!» (Jeudi il y aura une manif’), référence à la journée de grève annoncée pour ce jeudi assortie d’un rassemblement des mères des détenus.

13h10. Deux étudiants portés sur les épaules par leurs camarades sonnent la fin officielle de la manif’. Un appel à la prudence est lancé en prévision des prochaines marches nocturnes. «Nous entamons notre dixième mois et nous devons rester silmiya» [pacifique], insiste l’un des deux orateurs. On entonne Qassaman. Plusieurs manifestants décident cependant de battre encore le pavé en empruntant la rue Sergent Addoun pour descendre vers le boulevard Amirouche… (Article publié dans le quotidien El Watan le 27 novembre 2019)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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