Algérie. 22e mardi des étudiants: «Pas de dialogue avec la bande»

Par Mustapha Benfodil

Alger, 23 juillet. Place des Martyrs, 10h20. Des groupes d’étudiants occupent la place en attendant le début de leur marche hebdomadaire.

Une stèle avec une plaque d’inauguration trône non loin du métro comme un vestige de l’ère Bouteflika. «Le 22 Radjab 1439 de l’Hégire correspondant au 09 avril 2018, son excellence le président Abdelaziz Bouteflika (…) a procédé à l’inauguration de la ligne de métro Sahate Echouhada-Aïn Naâdja», indique la plaque de marbre fanée.

Elle semble surgir d’une époque déjà si lointaine. Pas beaucoup de monde pour l’instant. Comme d’habitude, la foule grossira au fil de la marche. «En septembre, on sera plus nombreux», assure un étudiant en pharmacie.

En amont de la manif’, un débat est organisé en plein air. Il a été initié par un collectif d’étudiants dénommé «le hirak étudiant algérien». Le thème est choisi sur la base d’un sondage réalisé via la page Facebook de ce collectif. Le sujet retenu pour hier était: «Le hirak étudiant, défis et objectifs». Prenant le micro, un étudiant coiffé d’un chapeau de paille improvise un beau discours rappelant les acquis du hirak et tout ce qu’ont accompli les étudiants malgré les épreuves qu’ils ont traversées.

Ses mots résonnent comme un formidable plaidoyer contre la démobilisation: «Qui a continué à manifester malgré la répression, les gaz lacrymogènes? Qui a sillonné les rues d’Alger et manifesté devant le tribunal en clamant: ‘‘Justice indépendante’’? Qui a marché sur le palais du gouvernement en s’écriant: ‘‘Bédoui dégage’’, ‘‘Pas d’élections avec la bande’’?

Qui a crié devant l’APN (Assemblée populaire nationale): ‘‘Klitou lebled ya esseraquine’’?» (Vous avez pillé le pays bande de voleurs). C’est diablement rythmé. On dirait du DZ Joker… L’étudiant souligne comme de juste qu’«on n’a jamais vu ça depuis 1962». Il termine en faisant remarquer que l’histoire de cette insurrection raffinée reste à écrire et qu’elle «sera écrite avec des lettres d’or».

Prenant le relais, une étudiante attire l’attention de l’assemblée sur le fait que s’il y a moins de monde, c’est surtout parce que les étudiants n’ont plus accès aux cités universitaires.

Pour la jeune oratrice, il ne fait aucun doute que «nous sommes en pleine dictature militaire». «Pour arriver à la démocratie, préconise-t-elle, il faut commencer par libérer les détenus d’opinion qui sont incarcérés aux côtés d’Ouyahia [ex-premier ministre], alors qu’Ouyahia a trahi le peuple algérien. Il faut une justice indépendante, des médias libres et il est impératif de réformer la loi électorale

«Il faut qu’on élabore une Algérie sans désaccord»

11h40. Les étudiants se mettent en position. Les banderoles «Badissia-novembaria» sont toujours au premier rang. On relève également une bannière à l’effigie de Bachir El Ibrahimi [un des fondateurs de l’Association des oulémas musulmans, dans les années 1930]. Une autre, en soutien avec le peuple palestinien, fustige la conférence du Bahreïn.

Sur les premières pancartes brandies, on peut lire: «Mafia politico-judiciaire», «Il faut qu’on élabore une Algérie sans désaccord». Une étudiante a écrit: «Nos apprenants ont besoin de développer leur potentiel et qu’on leur transmette les valeurs de la citoyenneté». Au verso de sa pancarte, ce message: «Si nous gardons le silence, ils nous anéantiront. Ne badinez pas avec mon avenir, il m’appartient».

Un citoyen, qui s’est joint aux étudiants, hissait cet écriteau: «Félicitations aux Guerriers du désert et gare aux pilleurs du Sahara». Une jeune fille arbore le brûlot de Benchicou, Les Geôles d’Alger [publié en 2007]; une autre s’affiche avec le livre de Boudiaf: Où va l’Algérie?

Les étudiants entonnent Qassaman puis Min Djibalina avant de lancer la marche. Les mêmes chants et slogans reviennent le long du parcours qui va les conduire aux abords de la Grande-Poste, via la rue Larbi Ben M’hidi, le boulevard Amirouche et la place Audin.

L’un des slogans qui retentissait le plus sous le ciel brûlé d’Alger était: «Dawla madania, machi askaria» (Etat civil, pas militaire). Les étudiants ont scandé également: «La nourid, la nourid, hokm el askar min djadid» (On ne veut pas d’un nouveau régime militaire), «Echaâb yourid hokm madani» (Le peuple veut un régime civil), «Mada 7, solta l’echaâb !» (Article 7, pouvoir au peuple).

Le thème du dialogue revenait clairement dans la bouche des manifestants: «Makache hiwar maâ el issabate» (Pas de dialogue avec la bande), «Dirou el hiwar maâ el kafa’ate» (Dialoguez avec les compétences). Une étudiante livre son idée du dialogue. «Nous dialoguerons autour de votre retour dans les casernes, rien d’autre», assène-t-elle. Sur l’autre face de son écriteau, elle proclame: «La commission ne suffit pas. Installer une élite consensuelle provisoire. Préparer les conditions pour l’organisation des élections».

«Presse libre, justice indépendante»

La libération de la justice et des médias est une revendication constante des protestataires, comme on a pu l’entendre une fois de plus dans la manif’ d’hier: «Echaâb yourid qadha’e moustaqil» (Le peuple veut une justice indépendante), «Sahafa horra, adala moustaqila» (Presse libre, justice indépendante). Les manifestants ont eu par ailleurs une pensée pour les détenus d’opinion en martelant à plusieurs reprises: «Harriro el mouataqaline».

Dans leurs chants, les marcheurs s’en remettaient souvent à des animateurs très habiles faisant office de «chauffeurs de foule». Ils improvisaient des chants, lançaient des slogans, qui étaient ensuite repris par les manifestants, derrière. Parfois, ils étaient munis d’un mégaphone.

On pouvait ainsi entendre la rue Bab Ezzoune trembler sous les clameurs: «Ya Gaïd anta mouadhaf, echaâb houa elli yetsaraf» (O Gaïd tu n’es qu’un employé, c’est le peuple qui décide), «Ya Bedoui, ya Bensalah, had essystème rah rayeh, houkouma bila charîya» (Bedoui et Bensalah, sachez que ce système va partir, le gouvernement est illégitime).

Bedoui, Bensalah et Gaïd Salah ont été pris pour cibles dans un autre passage qui disait: «La Bedoui, la Bensalah, wel Gaïd machi salah, hadou ga3 taâ massaleh» (Ni Bedoui ni Bensalah, et Gaid n’est pas bon, tous ces gens ne cherchent que leurs intérêts).

Le chef d’état-major de l’ANP en a pris pour son grade à d’autres moments aux cris de: «Gaïd Salah dégage», «Ya men âche, y amen âche, Gaïd Salah fel Harrach» (Vivement de voir Gaïd Salah à El Harrach).

«Dawla madania, machi boulicia» (Etat civil, pas policer)

Autre refrain qui galvanisera la foule: «Rana ennadou lel houriya, Djazair dimocratiya» (On appelle la liberté, Algérie démocratique), «Maranache talbine el mouhal, talbine el istiqlal» (On ne demande pas l’impossible, on demande l’indépendance). Les étudiants ont scandé aussi, avec force: «Echaâb yourid el istiqlal» (Le peuple veut l’indépendance).

Des groupes de manifestants n’hésitaient pas à reprendre le nouvel hymne à la mode: «Goulou lel Gaïd inavigui carte Chifa…» (Dites à Gaïd de se trouver une carte Chifa [assurance maladie]).

Sinon, il y avait le leitmotiv indémodable «Yetnahaw ga3» lorsque la foule chante: «Hé, viva l’Algérie, yetnahaw ga3» ou encore: «T’roho ga3 ya el bandia» (Vous dégagerez tous, bandits).

Les jeunes des campus ont tenu à signifier leur esprit de résistance en clamant: «Samidoun, samidoun, li hokmi el askar rafidoune» (Résistants, nous refusons le pouvoir militaire), «Ya h’na ya entouma, maranache habssine» (C’est nous ou vous, on ne s’arrêtera pas).

Autre élément de langage à relever: les étudiants ont ciblé nommément la police dont les actes de répression étaient devenus légion ces dernières semaines. Déclinant une variante du slogan «Dawla madania, machi askaria», ils ont maintes fois hurlé sous l’œil torve de la police: «Dawla madania, machi boulicia» (Etat civil, pas policer). Les forces de police se sont beaucoup employées à endiguer la marche en fermant l’accès à la rue Abane Ramdane, à la rue 19 Mai 56 ainsi qu’à la rue Abdelkrim Khettabi, au bout du circuit.

Il est un peu plus de 12h30, Qassaman retentit une dernière fois pour signifier la fin de la manif’. Soudés comme jamais, nos jeunes insurgés ont du mal à se séparer. Une voix lâche: «Yatikoum essaha talaba» (Bravo les étudiants !) Notons que ce 22e mardi des manifs étudiantes coïncide avec le 5e mois du hirak, bouclé ce lundi. Un citoyen soulevait un large panneau où il énumérait les multiples «barakas» du chiffre 22: «Groupe des 22, Révolution. 22 février, insurrection. 22e vendredi, victoire, 2e Coupe et 2e République». Le rêve continue… (Article publié dans El Watan, en date du 24 juillet 2019)

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