La crise sans fin de l’Afrique du Sud

Par Busi Sibeko

Le 7 juillet 2021, l’arrestation de l’ancien président sud-africain, Jacob Zuma, a plongé le pays dans une nouvelle vague de manifestations violentes et de pillages. A ce jour [fin juillet], au moins 200 personnes ont perdu la vie, plus de 2554 arrestations ont été effectuées et 50’000 entreprises ont été endommagées ou touchées. Si les manifestations contre Zuma ont pu être l’élément déclencheur, elles ne sont pas la seule cause, ni ce qui sous-tend l’élément populaire des manifestations violentes et des pillages généralisés que l’Afrique du Sud a connus ces deux dernières semaines.

Après presque trois décennies de démocratie, l’Afrique du Sud est confrontée à de multiples crises. Le pays présente le niveau d’inégalité le plus élevé au monde, avec un coefficient de Gini pour la répartition des revenus de 0,7. Les richesses sont encore plus inégalement réparties, les 1% les plus riches de la population possédant la moitié de toutes les richesses, tandis que les 10% les plus riches en possèdent au moins 90 à 95%.

Le résultat d’une décennie de récession

La conséquence d’un manque de transformation structurelle en Afrique du Sud signifiait que le pays était dans une position économique précaire avant même la pandémie. Les niveaux durablement élevés de chômage atteignaient déjà 29,1% à la fin de 2019. La pauvreté reste à un niveau inadmissible. En 2015, plus de la moitié de la population – 30,4 millions de personnes – vivait sous le seuil de pauvreté officiel, un taux plus élevé pour les ménages dirigés par des femmes que pour ceux dirigés par des hommes (49,9% contre 33,0%). Un quart d’entre eux – 13,8 millions de personnes – vivaient dans une «extrême pauvreté», sans pouvoir se procurer suffisamment de nourriture pour satisfaire leurs besoins physiques de base.

La croissance de l’Afrique du Sud a connu une tendance à la baisse depuis 2010, avec une moyenne de seulement 1,7% entre 2011 et 2018. En 2019, l’Afrique du Sud a été plongée dans sa troisième récession depuis 1994. Parmi les facteurs accentuant cette conjoncture, on peut noter: le ralentissement mondial consécutif à la crise financière mondiale, la baisse des prix des matières premières, la désindustrialisation, la «capture de l’Etat» (c’est-à-dire la corruption systémique), les coupes budgétaires, les politiques macroéconomiques restrictives, le ralentissement des investissements en raison de la stagnation économique, ainsi que l’insuffisance de l’approvisionnement en électricité et les pannes qui en résultent, entre autres.

Les crises économiques ont permis et alimenté nos crises politiques. Un nombre croissant de personnes perçoit l’Etat comme un véhicule d’accumulation prédatrice, aidé par des acteurs corrompus dans le secteur privé et public. Cette réalité sous-tend la crise aiguë de la gouvernance et de la capture de l’Etat en Afrique du Sud, marquée par le pillage et l’affaiblissement des institutions publiques. Prises ensemble, ces crises économiques et politiques érodent la confiance dans la dispensation constitutionnelle.

La pandémie

La crise du Covid-19 est survenue à un moment où l’Afrique du Sud était déjà en récession. En avril 2020, le président Cyril Ramaphosa a annoncé un plan de sauvetage de 500 milliards de rands destiné à soutenir les travailleurs, les entreprises et les ménages pendant la pandémie. Ce plan a offert une lueur d’espoir au pays, mais il a été de courte durée. Le programme a connu de nombreux problèmes de mise en œuvre. En juillet 2021, moins de la moitié du budget a été concrétisée.

Le problème est qu’il n’y avait pas 500 milliards de rands au départ. Le budget supplémentaire de 2020 présentait une augmentation nette des dépenses hors intérêts de seulement 36 milliards de rands, soit moins de 1% du PIB. La majeure partie du plan de sauvetage provenait donc de fonds existants ou de dépenses hors budget. Le fait d’avoir délibérément trompé les citoyens en leur faisant croire que des liquidités avaient été injectées dans l’économie est l’un des facteurs qui ont alimenté les violentes protestations. Le sentiment public est que le «stimulus» a été largement pillé.

L’Afrique du Sud en est maintenant à sa troisième vague de Covid-19. La plupart des mesures d’aide ont expiré. Dans le même temps, les infections au Covid-19 continuent d’augmenter alors que le gouvernement déploie son programme de vaccination [selon le bilan établi par le Resource center de la John Hopkins University, le 12 août, 9,2 millions de personnes ont été vaccinées sur une population de quelque 60 millions]. En Afrique du Sud, la troisième vague de la pandémie et les confinements surviennent à un moment où la plupart des groupes vulnérables ont perdu leurs revenus et traversent d’immenses difficultés. Selon une enquête récente, 39 % des ménages n’ont pas eu d’argent pour acheter de la nourriture en janvier 2021 et 17% des ménages ont connu une faim hebdomadaire. La subvention spéciale Covid-19 – Social Relief of Distress (SRD), soit une distribution d’argent aux adultes sans emploi ne bénéficiant d’aucune autre sécurité sociale – introduite dans le plan d’aide initial a été supprimée. L’inflation des prix alimentaires a augmenté. Les programmes d’alimentation scolaire dont dépendent de nombreux enfants sont fermés. Et maintenant, avec la violence actuelle, certaines régions sont en proie à des pénuries alimentaires.

Au fur et à mesure que cette troisième vague progresse, l’activité économique devrait se contracter – encore plus maintenant avec les manifestations violentes actuelles – avec les retombées probables pour les travailleurs, les entreprises et les communautés. Après une contraction de 7% du PIB en 2020, l’économie continue de supprimer des emplois, le taux de chômage atteignant le niveau record de 32,6%. Les protestations actuelles ne feront qu’exacerber les crises qui ont en partie conduit à l’élément populaire des protestations elles-mêmes, créant ainsi un cercle vicieux.

Dans l’immédiat, le gouvernement sud-africain doit protéger les moyens de subsistance et soutenir l’économie. Les mesures d’aide aux entreprises, aux travailleurs et aux ménages, qui ont pris fin précédemment, doivent être renouvelées et adaptées pour répondre à la crise de Covid-19 ainsi qu’à la crise actuelle à laquelle le pays est confronté.

De telles mesures ne sont pas possibles avec l’actuel programme d’austérité qui a été adopté. Le cours de l’austérité doit être abandonné et les droits socio-économiques doivent être prioritaires. Cette approche doit être associée à une transformation économique significative au service de la majorité. Car tout ce que nous avons maintenant, ce n’est même pas l’ombre d’une libération politique. (Article publié le 29 juillet 2021 sur le site d’IPS; traduction rédaction de A l’Encontre)

Busi Sibeko est une économiste de l’Institute for Economic Justice (IEJ) à Johannesburg.

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